La très pertinente
Natacha Polony a, après la mort d'un citoyen lynché parce qu'il voulait que soit rédigé un constat amiable, commis
un excellent article sur son blog.
En voici quelques extraits.
La photo montre un jeune marié souriant, qui met en avant cet anneau d’or à sa main gauche. Un beau garçon, raie au milieu et cravate blanche. Il a la vie devant lui. Et pourtant il est mort. Devant sa femme et sa mère, dans le décor sordide d’une bretelle d’autoroute, ponctué au loin par les barres d’immeubles de la cité des Mureaux. Lynché, frappé, massacré. Simplement parce qu’il exigeait un constat pour un banal accrochage.
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Cela s’appelle la civilisation, et c’est ce qui garantit à chaque citoyen qu’il peut circuler partout sur le territoire de la République, et que partout celle-ci fait régner la loi que nul n’ignore. Ce qui signifie d’ailleurs que la loi seule ne suffit pas. Car celui qui l’enfreint, au moment où il le fait, se moque absolument de la sanction. La loi ne suffit pas si elle n’est pas assortie de la conscience que cette loi délibérée en commun est le frein que nous acceptons d’imposer à nos pulsions en échange de la possibilité de vivre en paix, les uns à côté des autres. Il y aura toujours des voleurs, des tricheurs ou des assassins, qui choisissent sciemment d’enfreindre la loi. Au moins peut-on se dire qu’ils mesurent les risques et savent ce qu’ils font. Il y aura toujours des fous et des meurtriers, relevant de la psychiatrie, plus que de la prison. Et l’on peut déplorer que ceux-là ne soient pas pris en charge comme ils le devraient.
Mais tout cela n’est pas la barbarie. Quand, en revanche, des individus sont mus par des pulsions incontrôlées, par des instincts, celui du territoire ou celui du clan, que ne vient pas réfréner la conscience de l’humanité de l’autre, quand ces individus ne trouvent pour explication de leur geste que des expressions toutes faites, «j’ai pété les plombs», «j’avais la haine …, on peut parler de barbarie. Quand un père de famille est frappé à mort devant les siens parce qu’il photographiait un lampadaire, et que des petits trafiquants y ont vu une atteinte à leur tranquillité, quand un homme est cogné à coups de barre de fer jusqu’à en rester handicapé à vie, parce qu’on veut lui voler sa voiture, on peut parler de barbarie. Car ces comportements impliquent que ceux qui les développent ne se sentent pas appartenir à la civilisation, qu’ils ne se trouvent rien de commun avec leur victime, qui n’est plus qu’un autre, anonyme et ennemi.
Et bien sûr, se pose la question cruciale : comment en est-on arrivé là ? Les spécialistes de la dénégation répondront que la violence a toujours existé, que les médias montent en épingle des faits divers malheureux pour de sordides intérêts électoralistes. Mais les récupérations politiques n’inventent pas les faits, elles se contentent de les exploiter. Et si la violence a toujours existé, du moins peut-on dire qu’en Europe, depuis les temps barbares qui marquèrent la chute de l’Empire romain, et si l’on excepte la violence spécifique des guerres, grandes boucheries militaires ou guerres civiles, la violence ordinaire tendait à régresser. Sans doute peut-on même émettre l’hypothèse que la deuxième moitié du vingtième siècle a représenté, en Europe occidentale, un moment où le pacte social avait atteint son plus haut degré d’achèvement. La conjonction d’une éducation généralisée, d’une morale – chrétienne ou laïque – qui imprégnait encore les discours familiaux, et de l’adhésion du plus grand nombre à un modèle social et politique fait d’équilibre entre les contributions de chacun et le degré de protection qui lui était accordé, explique qu’il y eut là, en cet endroit et en cette période, une suspension de cette loi de la jungle qui fut le lot de la majeure partie de l’humanité depuis la nuit des temps.
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La faute à la famille, à la télévision, à l’école, au chômage ou la mondialisation ? Un peu de tout cela, sans doute. La famille, où des parents sont persuadés que leur chère progéniture doit apprendre la loi de la jungle parce que, voyez-vous, les autres le font bien, et parce que c’est le moyen le plus efficace de tirer son épingle du jeu ; la télévision, qui abreuve les enfants d’images rutilantes de tout ce qu’ils n’ont pas mais qu’il faut posséder pour se sentir exister ; l’école, qui a renoncé a transmettre des savoirs et des valeurs et à demeurer le lieu de la confrontation première avec la loi et la sanction ; le chômage et la mondialisation, parce que les écarts de richesse sont incommensurables, par rapport à ce qu’ils étaient dans les années 1950-1960, et parce que d’avoir décidé que cette Europe qui devait protéger les peuples n’adopterait aucune barrière, on a trahi sa vocation originelle. Mais on peut y ajouter la responsabilité de ceux qui, depuis des années, ont minimisé cette dérive vers la barbarie, les promoteurs de «la révolte politique» cachée derrière ces voitures brûlées et ces «émeutes», les apôtres de la «prévention» qui exclut toute sanction, les censeurs prêts à dénoncer la «stigmatisation d’une population» (et la famille du jeune Mohamed doit être bien aise que de belles âmes aient empêché sa stigmatisation…), et tous ceux, plus largement, que se pincent le nez et se bouchent les oreilles quand ils entendent le mot «morale».
Car la République fut conçue pour des individus doués de sens moral. Ceux-là seuls peuvent la faire vivre. Les barbares ne peuvent que la faire mourir.