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jpg-info.net - Lecture - Bentolila
Lecture - Bentolila
Maîtrise de la langue et accès aux sciences - Actes du colloque -
Paris 30-31 janvier 1999
À propos de « La main à la pâte », les sciences et l'école primaire.
Alain Bentolila, Professeur des universités, membre de l'Observatoire de la lecture
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Le verbe, la langue, n'est certainement pas un instrument fait pour nous permettre de mettre des noms, des mots, sur des petits bouts du monde. La langue, ce n'est pas cela. La langue sert essentiellement « à parler de ». Elle sert essentiellement à « tenir des propos sur ». La langue sert à transformer le monde ; elle le crée ; elle n'est pas faite pour décrire fidèlement ce que nous voyons.

Interrogeons-nous, par exemple, sur le statut des adjectifs et des verbes. Quand je dis que ce verre est vide ou plein, j'utilise un adjectif, « vide » ou « plein », pour dire quelque chose sur un objet du monde et ainsi le transformer un peu. Si je dis qu'au fond de la salle, il y a quelqu'un qui dort, j'utilise un verbe, « dormir », pour dire quelque chose sur un individu qui est une partie du monde. De la même façon, si je dis que la terre est bleue et si j'ajoute qu'elle est bleue comme une orange, j'utilise là un adjectif qualificatif pour transformer, l'espace d'une phrase, le monde et non pas pour en donner une image fidèle. Pour aller un peu plus loin et parler des sciences, il est certain que quand quelqu'un s'est levé pour dire « la terre tourne », il a utilisé un verbe pour donner une vision du monde qui ne correspondait évidemment pas à une perception réelle puisque, bien entendu, il ne la voyait pas tourner. La langue est donc faite non pas pour nommer, non pas pour désigner, mais bien pour créer, pour imposer notre pensée au monde : la langue est faite pour dépasser l'œil ; c'est véritablement là son pouvoir réel.

Dans cette même perspective, la langue a le pouvoir extraordinaire d'effacer les contraintes essentielles qui pèsent sur l'être humain : l'espace et le temps. La langue rend capable d'effacer l'espace et le temps ; le temps d'une phrase, ou l'espace d'une phrase, mais elle les efface. Quand on dit que la terre tourne, il est vrai que l'espace d'une phrase, on efface l'espace et le temps ; on est dans le toujours, on est dans le partout, alors que nous ne pouvons vivre que dans le « ici et maintenant ». La langue offre l'infini à des êtres humains soumis à la finitude. Cette capacité de la langue d'effacer l'espace et le temps et donc de transcender son humaine condition fait peser sur nous des responsabilités considérables. Paradoxalement, le fait que la langue puisse effectivement dire le « toujours » et le « partout » permet, avec les mêmes structures syntaxiques, avec les mêmes marques énonciatives, de produire aussi bien l'anathème infâme selon lequel « les Juifs mangent le pain des Français » que la vérité scientifiquement démontrée qui décrit la chute des corps. Plus la langue nous donne le pouvoir, plus elle nous permet de nous élever au-dessus de nous-mêmes et plus elle impose à notre comportement linguistique une extrême exigence éthique. Cette question est peu abordée par l'école ; alors qu'il faudrait insister et faire réfléchir nos élèves sur la question suivante : cette syntaxe de la généralité de la vérité est une syntaxe extraordinairement dangereuse. S'ils n'y prennent pas garde, ils risquent de prendre pour argent comptant les assertions les plus arbitraires, les accusations les plus scandaleuses parce qu'elles seront fardées de la poudre du toujours et du partout.

C'est d'ailleurs parce qu'elle transcende notre condition que la langue est le propre de l'Homme. C'est pourquoi, chaque fois que j'entends parler du langage des chimpanzés, des oies ou des abeilles, je me dis qu'il y a abus de langage. La langue est le propre de l'homme. Il n'existe pas de langage non humain qui ait pour principe essentiel d'être créateur du monde, et de n'être pas asservi à notre perception. Je dis souvent à mes étudiants que la meilleure définition de la langue est qu'elle nous permet de dépasser l'œil. La langue nous permet d'atteindre des univers que nos sens seraient bien incapables de nous révéler.

Mais ce pouvoir du verbe à transformer le monde n'est pas équitablement distribué, il dépend fondamentalement d'une démarche essentielle de médiation. Il ne nous est pas donné comme tel. Nommer, dire, invectiver, ce sont des fonctions élémentaires et primaires du langage, mais cette capacité à aller plus loin que l'œil, cette capacité à transformer le monde que nous voyons, cela ne peut être acquis qu'à partir du moment où l'on a bénéficié d'une véritable démarche de médiation. Quelle est cette démarche de médiation ? On peut la résumer de la façon suivante : le tout jeune enfant, quand il commence à faire ses premières armes linguistiques, va en fait s'adresser à des gens, qui le connaissent fort bien et qu'il connaît fort bien, pour leur dire des choses que ces gens savaient déjà, ou qui sont là, offertes à la vue de l'autre. Par conséquent, les premières armes linguistiques se font dans un cercle très étroit où ceux à qui on s'adresse sont connus, et où ce que l'on dit est tout aussi connu. La question qui va se poser à ce petit enfant qui va grandir est de quitter ce cercle étroit de la connivence et de la familiarité pour donner à son langage une tout autre ambition, celle de pouvoir s'adresser à des gens qu'il ne connaît pas pour leur dire des choses que ces mêmes gens ne savent pas encore. Il s'engage donc dans une démarche où son langage va devoir porter une charge de plus en plus lourde d'inconnu et la porter de plus en plus loin. Mais pour atteindre ces rivages encore vierges, c'est-à-dire là où il va s'adresser au plus étranger parmi les étrangers pour lui dire les choses les plus étranges possible, il lui faut des moyens linguistiques de plus en plus puissants ; car comme disait Deleuze, il faut « pousser la langue jusqu'à ce qu'elle bégaie », c'est-à-dire la pousser jusqu'à ses derniers retranchements ; c'est à ce moment-là que fait honneur à la langue, qu'on la place là où elle doit être. Pour atteindre cette fonction du langage, qui est celle de la distance et du défi à l'inconnu, il faut bénéficier de l'apport à la fois très bienveillant et très exigeant d'adultes qui, de proche en proche, vont offrir cette phrase toute simple et tellement essentielle : « Je ne t'ai pas compris ». « Je ne t'ai pas compris » dira la mère, le père, ou l'adulte ou le grand frère. Cela veut dire « il m'importe de te comprendre ». Cela veut dire aussi « je ne suis pas toi ». Cela signifie « aussi proche que je sois de toi, tu sais des choses que je ne sais pas » ; et la langue est justement faite pour apporter à l'autre ces choses qu'il ne sait pas. C'est cette question essentielle qui est en œuvre tout au long de l'apprentissage du langage. C'est cette question essentielle qui va permettre effectivement de gagner un peu de pouvoir à travers l'usage de la langue.

Je vais prendre l'exemple de la petite Tiphaine qui rentre chez elle. Elle dit à sa mère : « Maman, la maîtresse nous a raconté une belle histoire ». La mère lui dit : « Raconte-la moi ». La petite lui raconte l'histoire et lui dit : « Voilà, ils l'ont prise, ils l'ont emmenée et ils l'ont enfermée là-bas. Heureusement, les autres l'ont vue, et sont venus la délivrer, et enfin, il l'a épousée ». La mère, à ce moment-là, avait deux choix : soit dire : « Elle est belle ton histoire, va donc regarder le dessin animé à la télé », soit dire : « Je ne t'ai pas comprise ». Elle a choisi de lui dire : « je ne t'ai pas comprise » ; et la petite en a conçu de l'irritation. Les enfants n'aiment pas qu'on leur dise qu'on ne les comprend pas. Ils ont toujours l'impression que vous savez ce qu'ils savent. Passée cette irritation, la mère lui a dit : « Je ne t'ai pas comprise parce que je n'étais pas là quand l'histoire a été racontée. Alors je ne sais pas qui sont ceux qui l'ont enlevée, où ils l'ont emmenée, et qui l'a épousée ». Tiphaine, petit à petit, lui a expliqué que c'étaient les méchants lutins et le dragon qui avaient enlevé la princesse, qu'ils l'avaient enfermée dans une caverne, que le roi et le prince l'avaient délivrée, et qu'enfin, le prince l'avait épousée. Quand son père est rentré le soir, la mère lui a dit : « Raconte l'histoire à ton père ». Elle lui a raconté son histoire et le père ne lui a pas dit : « je ne t'ai pas comprise ». Elle comprenait ainsi que les efforts qu'elle avait produits pour utiliser les formes anaphoriques judicieuses, des déictiques pertinents n'avaient pas seulement pour but de faire plaisir à sa maman ; cela lui permettait de laisser sur l'autre une trace, qu'elle n'aurait pas laissé autrement. Elle a exercé sur son père son pouvoir de parole : il est arrivé ignorant, elle l'a rendu savant ; c'était certes un savoir modeste mais dont la transmission justifiait les efforts fournis.

La question de la médiation est essentielle et fondamentale. Sur ce parcours difficile de l'apprentissage du langage, dans cette tentative opiniâtre de repousser l'inconnu le plus loin possible, certains enfants ont la chance de trouver ce que j'appelais tout à l'heure des médiateurs à la fois bienveillants et exigeants. Mais certains enfants n'ont pas cette chance et vivent leur apprentissage dans l'indifférence, dans le silence, parfois dans l'invective. Ils n'ont pas la chance de comprendre ce que parler veut dire. Ainsi, ils arrivent aux portes de nos écoles en étant, comme je le dis souvent, des enfants qui ne savent parler qu'à vue. Ils ne savent parler qu'à vue parce qu'ils ne savent parler que de choses qui sont là quand on les dit et parce qu'ils ne savent parler qu'à des gens qui sont en face d'eux. Leur destin scolaire s'en trouve profondément compromis. Ces enfants qui ne savent parler qu'à vue, c'est-à-dire qui ont besoin que l'objet du discours soit présent, qui ont besoin que l'autre à qui on s'adresse soit présent, comment pouvons-nous imaginer qu'un jour ils puissent affronter le silence, la solitude, l'inconnu de la chose écrite ? La lecture et l'écriture leur sont sémiologiquement interdites. Ce n'est plus une question de technique, c'est l'entrée dans un monde sémiologique qui leur est fondamentalement étranger. Ils sont dans l'instant, dans la proximité, la familiarité, le connu, et on leur dit : « Maintenant, tu vas affronter l'inconnu, la solitude et la distance ».

Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'à défaut d'être bons en lecture, en écriture, en « français », ils seront bons en mathématiques ou en informatique. Ces enfants-là ne seront bons en rien. Je les retrouverai plus tard, parmi les 8 à 10 % de jeunes gens illettrés, exclus, et en déshérence.

Si leur destin scolaire est compromis, leur destin social est tout aussi problématique. En effet, cette insécurité linguistique qu'ils subissent leur interdit toute négociation avec l'autre. Ces questions qui portent l'acte de parole : « Qui est celui à qui je parle ? », « Que sait-il de ce que je veux lui dire ? », « Comment vais-je m'y prendre ? », il les ignore totalement. Cet espace de négociation pacifique ne leur est pas ouvert et, en conséquence, le passage à l'acte violent est prévisible. D'autre part, parce qu'ils sont privés des instruments essentiels du lexique, de la syntaxe et de la rhétorique, ils seront dans l'impossibilité de mettre en cause, de critiquer, de démonter les discours sectaires et intégristes ou magiques qui leur sont adressés. En cela aussi, leur destin social est touché. L'insécurité linguistique rend les citoyens vulnérables contre toutes les formes de discours et de textes intégristes, sectaires ou magiques. Ils n'ont pas les armes pour les réfuter, pour les démonter, pour en démontrer l'inanité.

Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'un vocabulaire restreint, fut-il pittoresque, que des structures approximatives, fussent-elles originales, donnent les clefs du monde. Il faut bien se dire qu'il y a des langues qui donnent les clefs du monde et que d'autres langues ferment les portes du ghetto. Il faut en finir avec cette démagogie qui consiste à s'agenouiller devant une pseudo-modernité du langage qui cache en fait une inégalité fondamentale devant le pouvoir linguistique. Or c'est bien de pouvoir linguistique dont l'école doit s'occuper : celui qui permet de quitter le constat immédiat, l'assertion arbitraire et la docilité crédule.

L'école est devenue pour un bon nombre de nos enfants le seul recours de médiation. Ceci est nouveau. Pèse sur les épaules de nos maîtres cette obligation d'être les médiateurs que bien des familles n'ont pas été. Elle ne peut donc, cette école, se contenter de sélectionner, elle ne peut donc se contenter d'ordonner des savoirs et de faire acquérir des mécanismes. Elle doit faire comprendre à des enfants perdus ce que parler veut dire, ce que lire veut dire, et comment on doit analyser le monde. Elle doit leur faire comprendre ce que parler veut dire c'est-à-dire cette volonté opiniâtre d'imposer sa marque sur l'autre, mais aussi l'acceptation de s'ouvrir à l'autre et de le considérer avec infiniment de respect. Elle doit, cette école, apprendre ce que lire veut dire, c'est-à-dire ce respect et cette nécessaire obéissance au texte, mais aussi cette légitime ambition de l'interpréter. Elle doit, cette école, apprendre à regarder juste, c'est-à-dire avec l'émerveillement naturel que l'on a devant les phénomènes du monde, mais aussi avec cette volonté opiniâtre et patiente d'en démonter avec rigueur les mécanismes et les fonctionnements. Si tel est l'enjeu de l'école de demain, si de cet enjeu dépend le destin scolaire et social des enfants de nos enfants, cet enjeu, vous ne l'affronterez pas seuls, dans la solitude frileuse de votre classe. Cet enjeu, vous ne pourrez l'affronter qu'ensemble, c'est-à-dire en équipes pédagogiques et avec les parents ; tous ensemble.



Date de création : 28/07/2006 - 14:46
Dernière modification : 17/11/2007 - 12:57
Catégorie : Lecture
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